"les oublier c'est les tuer une seconde fois!"

 

Le jour se lève sur la fontaine des innocents

 

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Cendres sur les toits du matin

Lorsque la dernière putain      

Va se coucher de guerre lasse

lL'aube efface d'un jour déteint      

Les réverbères dans les glaces

 

Les hommes de ciel et de boue      

Portent à leurs yeux de hiboux      

La suie et la sueur des paumes      

Par le square aux dormeurs debout      

Un instant de fatigue chôme

 

Dans le petit soleil absent      

Pour qui ce temple renaissant      

Alexandrie ou Rome Athènes      

De deux charniers des Innocents      

Il n'est resté qu'une fontaine

 

Depuis bientôt quatre cents ans      

Figures qu'on voit l'eau puisant      

Pourquoi font-elles simulacre      

D'attendre au puits leurs courtisans      

Revoici le temps des massacres

     

Paysannes sans horizon

À la margelle des maisons      

Samaritaines idéales      

Marchandes des quatre saisons      

Nymphes que hâle l'air des Halles

 

Diront-elles si leurs cœurs sont      

De pierre comme est le frisson      

Qui froisse leurs robes de pierre      

Ces échansonnes sans chanson      

Sans pleurs sans pluie à leurs paupières

 

 

Ici la rue a goût de sang      

Où sur des diables les bœufs s'en      

Vont fleurir l'ombre par centaines      

Des deux charniers des Innocents      

Il n'est resté qu'une fontaine

 

Mais de la Saint-Barthélémy      

Nul n'a gardé mémoire hormis       L

es longues filles en chemise      

Qui virent périr leurs amis      

D'où Jean Goujon les avait mises

 

Étrange tour de nos tourments      

Il faut bâtir un monument      

En qui survivent nos batailles      

Dans le marbre éternellement      

Et que Paris trouve à sa taille

 

À la taille de ses barreaux

À la honte de ses bourreaux      

Le monument du haut vouloir

À la gloire de nos héros

À la gloire de notre gloire

 

Arche du ciel      

Marche d'encens      

La nuit qui poursuit les passants      

A l'aurore devient châtaine      

Des deux charniers des Innocents      

Il n'est resté qu'une fontaine

 

Arche fontaine ou mausolée      

Le monument dont j'ai parlé      

Emprunte aux ailes du martyre      

Les frémissantes envolées      

Des Marseillaises quand on tire

 

Il est fait de feu songez-y      

Et mille salves de fusils

Éclairent ses architectures

À la terrible poésie      

De l'échafaud grandeur nature

 

Au cri de France jamais tu      

Que l'on torture ou que l'on tue      

A la mort comme à la parade      

Et jusqu'aux lèvres des statues      

Je reconnais mes camarades

 

Leur cri sera le plus puissant      

L'avenir en garde l'accent      

Parfums perdus haines lointaines      

Des deux charniers des Innocents      

Il n'est resté qu'une fontaine

 

Louis Aragon Eté 41

"La Diane Française"