Ren Hang : l’érotisme au service de la poésie

摄影师任航中国诗人色情诗歌的服务

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Publié le 31 mai 2013 | par Mathilde Hamet | 0

Photographe et poète chinois né en 1987, Ren Hang met en scène de façon onirique les corps nus de ses amis. Ses photographies à la sensualité très crue n’ont quasiment jamais été exposées en Chine mais font le tour du monde. Entrez dans une expérience physique, sensuelle et poétique.

Ren Hang

« Tous les étrangers cardiaques / Certes, ne regardent pas tous les mêmes / Les étrangers devraient être dans mon cœur / De longues jambes qui ressemblent à des seins. » Ce poème écrit en 2013 s’intitule Alien. Son auteur Ren Hang est, lui-aussi, un alien. Un alien avec un appareil photo au bout du regard. Son sujet d’étude ? Le corps. Sous toutes ses formes. Visages, jambes, fesses, pénis, pieds, mains, seins… souvent complètement nus.

Ce jeune photographe de tout juste 25 ans entretient un rapport anti-sexualisé à la nudité, un rapport à la fois cru et poétique. La nudité devient un témoin de l’existence humaine : « Les gens arrivent dans ce monde nus et je considère que le corps nu est l’apparence authentique de l’être humain. Donc je ressens la vraie existence des gens à travers leurs corps nus », explique-t-il dans une interview au magazine Vice. Et peu lui importent les classifications de genre féminin/masculin : « Le genre n’est pas important quand je prends des photographies ».

« Il poétise la sexualité de la jeunesse chinoise d’aujourd’hui. Sans morale, sans questionnement. Avec violence et dureté. »

Lumière puissante au flash, couleurs saturées, très peu de jeux d’ombres mais des regards souvent face objectif, radicalité des cadrages, il poétise la sexualité de la jeunesse chinoise d’aujourd’hui. Sans morale, sans questionnement. Avec violence et dureté.

L’intime mis en scène

Ces photographies ont notamment été présentées en France à l’Institut Confucius des Pays de la Loire d’Angers, qui a consacré en 2011 une exposition à la société chinoise intitulée « SUAN TIAN KU LA : 4 saveurs, 4 photographes, 4 regards sur la société chinoise »Léo de Boisgisson et Marie Terrieux, les commissaires d’exposition à l’époque, parlent  de la fascination pour le corps de Ren Hang, de cet « intime mis en scène et capturé ». Ils s’interrogent : « Est-ce que l’obscène représente la société chinoise dans son ensemble ? Non, [on] ne pense pas. La société est vaste. Et d’ailleurs, nous ne trouvons pas son travail obscène. Le choix des couleurs, des compositions est même plutôt souvent rafraîchissant. On est loin du glauque aussi. »

Ren HangCar son travail dépasse les sexes d’homme et de femme. L’obscène n’a pas sa place dans ces séries photographiques, grâce à beaucoup de poésie et d’humour : le sexe de la femme est entouré d’un cœur rouge, il fume une cigarette, le pénis fait partie d’un bouquet de fleurs, etc. On s’arrête sur la beauté du nu dans sa plus grande sincérité, comme l’écrivait Jacinto Benavente : « Le nu est la sincérité du corps : une honnêteté que tout le monde ne peut pas avoir. » 

 Ce corps n’est jamais seul, il est toujours mis en scène dans un contexte, grâce à des objets – une plume de pan, des cigarettes, de la farine, une parure de lit, un miroir, des affiches communistes – ou projeté dans des espaces – une terrasse délabrée, un coin de douche, le haut d’un immeuble de Pékin – ou dans des lieux naturels – arbres, rochers, fleuve.. Ces corps font alors corps avec leur environnement, ils y prennent vie, parfois exposés à contre-jour. Ces compositions rappellent celle de l’américaine Nan Goldin et son utilisation du flash ou celle de Terry Richardson.

Ren Hang

Ce rapport à la nature est d’ailleurs fondamental dans ses photographies. Ces corps nus semblent évoluer, quasiment flotter dans une nature presque irréelle. On est alors transporté émotionnellement dans ces compositions oniriques et joyeuses. L’amusement n’est jamais loin, comme le rappellent Léo de Boisgisson et Marie Terrieux : « Ren Hang appartient à la génération post 80, très centrée sur elle-même, contrairement aux aînés plus sociaux, dans une quête d’individualité très forte. Il y a presque un côté ludique de sa part. »

Machine de l’état

Ses photographies dépassent le seul cadre esthétique et bousculent les codes moraux de cette société chinoise dans ce qu’elle a de plus dogmatique et conformiste. Il l’exprime dans ses photos et dans ses poèmes comme dans celui intitulé Machine de l’État : « Ne devrait pas être l’armée / Un avion-citerne / Un pistolet joue / Mais devrait être un / Réglez la montre-réveil / Levez-vous chaque matin entre 8h00 / Dix heures du soir pour dormir / Devrait être un / Peut-être avec vous / La même société / Les employés de bureau travaillant / Même censé être un homme / Nom ou pseudo. »

« Ses photographies dépassent le seul cadre esthétique et bouscule les codes moraux de cette société chinoise dans ce qu’elle a de plus dogmatique et conformiste. »

Par ses prises de position qui dénoncent un régime totalitaire, à l’image d’un Ai Weiwei, et parce qu’il prône la liberté de créer et de vivre pleinement sa sexualité, Ren Hang a vu la censure l’empêcher d’exposer ses photographies en Chine :

« Mes photos, surtout celles des corps nus, sont interdites d’expositions dans les galeries chinoises. Seules celles qui ne sont pas explicites peuvent être affichées, mais même avec celles-ci, je me heurte à de nombreuses difficultés. Aucun organe de presse en Chine ne publie mes livres et j’ai été arrêté pendant des prises de vue en extérieur. »

Pour ce photographe, qui met la Chine à nu – au sens propre –, il s’agit aussi de défendre la liberté.

 Ren HangEt parce que face à ces photos, on est à la fois au cœur d’une estampe japonaise, d’une peinture d’Hopper et d’un livre de Murakami, paraphrasons la préface du dernier livre de l’écrivain, rédigée par Alain Jouffroy :

« Murakami aura en tout cas prévenu les gens de la génération postérieure à la sienne et qui continuent d’ignorer que cette société, sur-manipulée et sur-policée, où la technologie les fait entrer comme dans des eaux glacées, risque de changer de manière irréversible le cours même de notre pensée – si ce n’est la perception physique que nous avons du moindre morceau de réel – des trombones de bureau, un simple escalier, un escalier, un accordéon, des sous-vêtements féminins ou une salade. »

Cette perception devient aussi physique que visuelle avec Ren Hang et tout ça, sans sous-vêtements.

Boîte noire :

  • Le site du virtuose Ren Hang ;
  • son dernier livre à consulter ;
  • une très beau documentaire de la photographe Nan Goldin ;
  • découvrez le webdocumentaire « Pekin Underground » d’Alain Le Bacquer et Mihai Zamfirescu-Zega où ils nous parlent notamment d’Ai Weiwei ;
  • le site de Léo de Boisgisson et Marie Terrieux, Kaiguan Culture.