Rainer Maria Rilke

Poète peu connu en France et évoqué par Louis Aragon dans son poème: Est-ce ainsi que les hommes vivent!

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Je ne suis pas de ceux que l'amour console. Il en va bien ainsi. Qu'est-ce, en effet, qui me serait plus inutile à la fin qu'une vie consolée ?

(Rainer Maria Rilke)

« Rainer Maria Rilke est significatif pour notre époque, ce poète le plus éloigné dans l’éloignement, le plus élevé dans le sublime, le plus solitaire dans sa solitude, est le contre-poids de notre temps ». Marina Tsvetaeva.

Rainer Maria Rilke fut surtout connu en France pour ses lettres à un jeune poète qu’il écrivit à 27 ans et beaucoup moins pour des œuvres bien plus essentielles comme les Cahiers de Malte Laurids Brigge, les Sonnets à Orphée ou les Élégies de Duino. Depuis son œuvre est parmi nous, pas toujours bien comprise.

 Certes les traductions en français de Rilke sont légion, mais toutes inéluctablement imparfaites, même celle de Maurice Betz réalisée sous le contrôle du poète. Car la langue Rilke est ancrée dans le lyrisme particulier de la langue allemande et souvent par l’emploi de vers rimés impossibles à rendre en français sans préciosité. La rythmique si personnelle qu’il donne à la langue allemande est inapprochable, moderne et évidente à la fois.

Et souvent cette tendresse presque féminine de ses vers n’est rendue que par la mièvrerie.

Rilke, lui-même traducteur éminent, au fond ne désirait sans doute pas être traduit. Il aura écrit des poèmes en français, « Les Quatrains Valaisans », « Vergers ». Et là, la magie si particulière de sa poésie n’est plus présente, peut-être étouffée par l'ombre de Paul Valéry qu'il traduisait en allemand.

Sa vie commencée dans la contrainte d’une éducation militaire ne sera plus ensuite qu’une volonté de refus de s’enraciner. Né le 4 décembre 1875 à Prague, il mourra de leucémie le 29 décembre à Valmont dans le Valais Suisse; et non pas en cueillant une rose comme le veut la légende qui l’entoure.

Sa tombe est à Rarogne, dans le canton de Valais, à côté de la vielle église catholique sur la colline face à la vallée du Rhône. Il l'avait choisie, et elle est bien seule, avec une rose qui semble veiller sur lui. Et cette inscription composée par Rilke lui-même:

« Rose, ô pure contradiction, volupté de n'être le sommeil de personne sous tant de paupières ».

 

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Est-ce ainsi que les hommes vivent (adaptation de Léo Ferré)

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Tout est affaire de décor

Changer de lit changer de corps

À quoi bon puisque c'est encore

Moi qui moi-même me trahis

Moi qui me traîne et m'éparpille

Et mon ombre se déshabille

Dans les bras semblables des filles

Où j'ai cru trouver un pays.

 

 

Coeur léger coeur changeant coeur lourd

Le temps de rêver est bien court

Que faut-il faire de mes jours

Que faut-il faire de mes nuits

Je n'avais amour ni demeure

Nulle part où je vive ou meure

Je passais comme la rumeur

Je m'endormais comme le bruit.

 

C'était un temps déraisonnable

On avait mis les morts à table

On faisait des châteaux de sable

On prenait les loups pour des chiens

Tout changeait de pôle et d'épaule

La pièce était-elle ou non drôle

Moi si j'y tenais mal mon rôle

C'était de n'y comprendre rien

 

Est-ce ainsi que les hommes vivent

Et leurs baisers au loin les suivent

 

Dans le quartier Hohenzollern

Entre La Sarre et les casernes

Comme les fleurs de la luzerne

Fleurissaient les seins de Lola

Elle avait un coeur d'hirondelle

Sur le canapé du bordel

Je venais m'allonger près d'elle

Dans les hoquets du pianola.

 

Le ciel était gris de nuages

Il y volait des oies sauvages

Qui criaient la mort au passage

Au-dessus des maisons des quais

Je les voyais par la fenêtre

Leur chant triste entrait dans mon être

Et je croyais y reconnaître

Du Rainer Maria Rilke.

 

Est-ce ainsi que les hommes vivent

Et leurs baisers au loin les suivent.

 

Elle était brune elle était blanche

Ses cheveux tombaient sur ses hanches

Et la semaine et le dimanche

Elle ouvrait à tous ses bras nus

Elle avait des yeux de faïence

Elle travaillait avec vaillance

Pour un artilleur de Mayence

Qui n'en est jamais revenu.

 

Il est d'autres soldats en ville

Et la nuit montent les civils

Remets du rimmel à tes cils

Lola qui t'en iras bientôt

Encore un verre de liqueur

Ce fut en avril à cinq heures

Au petit jour que dans ton coeur

Un dragon plongea son couteau

 

Est-ce ainsi que les hommes vivent

Et leurs baisers au loin les suivent.

 

Louis Aragon, (interprétation de Léo Ferré)