Source : Fondation pour la mémoire de la déportation

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rave

 

 

UNE POUPÉE À AUSCHWITZ

 

Sur un tas de cendre humaine une poupée est assise

C’est l’unique reliquat, l’unique trace de vie.

Toute seule elle est assise, orpheline de l’enfant

Comme autrefois elle l’était parmi ses jouets

Auprès du lit de l’enfant sur une petite table

Elle reste assise ainsi, sa crinoline défaite,

Avec ses grands yeux comme en ont toutes les poupées du monde

Qui du haut du tas de cendre ont un regard étonné

Et regardent comme font toutes les poupées du monde.

Pourtant tout est différent, leur étonnement diffère

De celui qu’ont dans les yeux toutes les poupées du monde

Un étrange étonnement qui appartient qu’à eux seuls

Car les yeux de la poupée sont l’unique paire d’yeux

Qui de tant et tant d’yeux subsiste encore en ce lieu,

Les seuls qui aient resurgi de ce tas de cendre humaine,

Seuls sont demeurés des yeux les yeux de cette poupée

Qui nous contemple à présent, vue éteinte sous la cendre,

Et jusqu’à ce qu’il nous soit terriblement difficile

De la regarder dans les yeux

Dans ses mains, il y a peu, l’enfant tenait la poupée,

Dans ses bras, il y a peu, la mère portait l’enfant,

La mère tenait l’enfant comme l’enfant la poupée,

Et se tenant tous les trois c’est à trois qu’ils succombèrent

Dans une chambre de mort, dans son enfer étouffant.

La mère, l’enfant, la poupée,

La poupée, l’enfant, la mère.

Parce qu’elle était poupée, la poupée eut de la chance.

Quel bonheur d’être poupée et de n’être pas enfant !

Comme elle y était entrée elle est sortie de la chambre,

Mais l’enfant n’était plus là pour la serrer contre lui,

Comme pour serrer l’enfant il n’y avait plus de mère.

Alors elle est restée là, juchée sur un tas de cendre,

Et l’on dirait qu’alentour elle scrute et qu’elle cherche

Les mains, les petites mains qui voici peu la tenaient.

De la chambre de la mort la poupée est ressortie

Entièrement avec sa forme et son ossature,

Ressortie avec sa robe et avec ses tresses blondes.

Et avec ses grands yeux bleus qui tout pleins d’étonnement

Nous regardent dans les yeux, nous regardent, nous regardent.

 

Moshe Schulstein – Auschwitz

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devant le four crématoire

 

ET NUNC

 

Nous porterons la France au-delà de la mort

Au-delà du visage mourant du premier preux,

Au-delà de la haine, au-delà de nos corps

Qui n’attendent plus rien que de passer à Dieu.

Nous porterons la France au-delà de la peur

Marquée sur son front mort d’une couronne impure.

Nous porterons la France au-delà du reproche

Dans le calme enchanté de l’ultime blessure.

Nous porterons la France au-delà du vieil Arbre

Où l’ange va lustrer la guerre et ses deux ailes

Où le fruit revenu dans le manteau du sacre

Laisse fuir de son grain et l’éclair et l’orage.

Nous porterons la France sur le bord de nos plages

Où le vent soufflera son haleine d’étoiles

Où les bêtes fuiront l’humidité des bois

Où la nuit lèvera son voile vers le large.

Le jour de la colère a sonné dans les bois,

Nous porterons la France au vieux pas du cheval.

La couronne de ronces a suffi pour sa foi,

L’écume des cuirasses cuit les eaux du val.

Nous porterons la France de village en village.

Saluez donc bien bas sa robe déchirée.

Voici le tour de France, et puis tournez la page…

Les cloches de l’Histoire sonnent à toute volée.

 

Jean Cayrol – Mauthausen

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retour de kommendo

 

 

 

 

DORA

 

Tel du bétail,

Nous dormons dans des trous.

Pour nous, le soleil ne brille pas.

Pour nous, aucune étoile ne s’allume.

Pour nous, il n’y a que des roches abruptes,

Des murs froids et morts.

Les machines à forer la montagne grondent sans répit.

C’est infernal.

L’air est lourd,

Et, dans les ténèbres des galeries,

La poussière empoisonnée

Colle comme un meurtrier à nos talons,

Comme un couteau tranchant

Elle entaille nos poumons,

Enlève les couleurs de nos joues,

Brouille nos yeux

Et couvre nos vêtements et nos cheveux

D’un gris uniforme.

Nous n’avons pas le temps de nous plaindre

Encore moins d’enlever de nos yeux

Cette poussière collante.

Nous ne sommes que des ombres,

Des silhouettes aux joues creuses

Qui vont au-devant de la mort dans les catacombes.

Le désespoir, l’angoisse

Rongent sans cesse nos coeurs comme des loups affamés.

Des prières expirent

Et se brisent sur les rochers insensibles.

 

Stanislas Radinecky – Dora

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AU BLOCK 4

 

gumi

Sous l’étoile trop pure

Du grand ciel froid

La toile de la tente

Au vent qui tourmente

Claque – et c’est la voile

Des galères d’autrefois.

Oppressés, compressés

Les prisonniers s’irritent

Des toux rocailleuses

Et des voix pleureuses

Des mourants qui s’agitent.

Le projecteur est dur

La sentinelle boit

Je ferme mes gerçures

Et mes lèvres sans joie.

Le projecteur est dur

La sentinelle boit

J’étire mes jointures

Et fais craquer le bois.

 

Ovida Delect Composé en 1944, sans crayon

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APPEL A MAIDANEK

 

natanson

Son strident de cloche

La baraque craque comme un vieux tronc

D’un pas mesuré les hommes vont

Marchent et tremblent de froid.

Rangs gris de miséreux

Ossements fragiles

Retenus par des loques.

Le désespoir frappe

Sur ces plaines rocheuses.

De fils de fer

La peur s’enveloppe…

Des nuages, ailes noires,

S’agitent, l’aube coule tel

Un sanglant ruisseau.

Le jour qui vient point de repos

Pour les bras des forçats

Chargés de pierres.

La cloche du camp se tait

Sourdement les rangs emplissent

La place d’appel

Crânes dénudés ravagés

Livrés au vent sauvage.

C’est l’instant de recueillement

L’une près de l’autre soupirent

Les poitrines. J’entends la toux

Dans les hurlements du vent

Et je sens la Mort dans sa marche.

 

Grigori Timofeevy – Maïdanek

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RESISTANCE

terrassement struthof Gaillot

 

Au courant des chemins et des airs de sacrilèges,

Nous marcherons des nuits sans feindre le repos

Par des plaines de gel, des collines de neige

Des cités endormies gardées par des schupos.

Nous irons délivrer de blanches Andromède

Guettées sur leurs rochers par des monstres volants,

Nos blessures d’antan rouvertes sans remède

Feront nos pas prudents et nos yeux vigilants

Sur les sentiers de l’ombre et leurs pentes obscures,

Nous glisserons furtifs environnés d’éclairs,

Les murs seront truqués, les retraites impures

Et beaucoup se perdront dans d’étonnants déserts.

Mais nous terminerons nos dures épopées,

Nous rentrerons chez nous pour d’autres lendemains.

Nous ne rapporterons pas même nos épées

Et nous vivrons sans gloire avec rien dans les mains.

 

Jean Puissant – Buchenwald 1944

 

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ESPOIR

 

barrot au struthof

Dans la dure et froide écore des nuits

J’ai creusé ton image

Filins de feu

Les phares sur Berlin

Tendaient la toile du Grand Cirque

La Mort caracolait

La neige mordait au coeur

Avec tes bons yeux d’épouvante

Tes lèvres sans sourire

Patiemment j’ai gravé

L’âpre visage de l’Espoir

 

Pierre Genty, Sachsenhausen Kommando de Lichterfeld. Hiver 1944 – 1945

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AMOUR DU PROCHAIN

auchwitz

 

Qui a vu le crapaud traverser la rue ?

C’est un tout petit homme : une poupée n’est pas plus minuscule.

Il se traîne sur les genoux : il a honte on dirait,

- Non. Il est rhumatisant, une jambe reste en arrière, il la ramène.

Où va-t-il ainsi ? Il sort de l’égout, pauvre clown.

Personne n’a remarqué ce crapaud dans la rue ;

Jadis, personne ne me remarquait dans la rue.

Maintenant, les enfants se moquent de mon étoile jaune.

Heureux crapaud!… Tu n’as pas d’étoile jaune.

 

Max Jacob – Drancy

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IL FAUDRA QUE JE ME SOUVIENNE

 

kapo au Struthof

Il faudra que je me souvienne,

Plus tard, de ces horribles temps,

Froidement, gravement, sans haine,

Mais avec franchise pourtant.

De ce triste et laid paysage,

Du vol incessant des corbeaux,

Des longs blocks sur ce marécage

Froids et noirs comme des tombeaux.

De ces femmes emmitouflées

De vieux papiers et de chiffons

De ces pauvres jambes gelées

Qui dansent dans l’appel trop long.

Des batailles à coups de louche,

A coups de seau, à coups de poing.

De la crispation des bouches

Quand la soupe n’arrive point.

De ces « coupables » que l’on plonge

Dans l’eau vaseuse de baquets,

De ces membres jaunis que rongent

de larges ulcères plaqués.

De cette toux à perdre haleine,

de ce regard désespéré

Tourné vers la terre lointaine.

O mon Dieu, faites-nous rentrer

Il faudra que je me souvienne

 

Micheline Maurel – Ravensbrück Décembre 1944

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PLACE D’APPEL (1940)

 

orchestre d'auschwitz

Dans la tempête,

Autour des collines de Weimar,

La neige danse…

Et grince la noire mort des miradors…

Dix mille statues de gel sur la place d’appel

la voix stridente du micro

Déchire l’oreille des dix mille :

«Les croque-mort au grand portail séance

tenante »

Et moi mélancoliquement me dévisage

La tumeur livide au crâne

De l’homme devant moi…

Dans la tempête,

Autour des collines de Weimar,

La neige danse…

Et grince la noire mort des miradors.

 

Franz Hackel –Buchenwald

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CHANSON D’AUTOMNE

 

soupe struthof Henri Gaillot

C’est la chanson d’Automne,

Un peu triste pourtant.

Le temps fuit et nous donne,

Le regret du printemps !

Car sans répit il coule,

Brassant les heures passées,

Comme le pas qui foule,

Les feuilles entassées.

Avons-nous su saisir,

Des corolles fragiles :

Le parfum, le plaisir,

Comme l’abeille agile ?

Peut-être reste-t-il

Une goutte de miel,

De ce doux mois d’avril

Où nous comblait le ciel ?

Déjà la brise et fraîche,

Et s’en va l’hirondelle !

L’herbe du square est sèche,

Dégarnie la tonnelle.

Et mon coeur douloureux,

De voir s’enfuir mon rêve,

Songe à ces jours heureux,

Aux extases si brèves !

 

Damien Sylvere, déporté à Buchenwald. Ce poème fut écrit, durant la période 1943-1945 de sa déportation.

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PEINE

 

Si trop battue

Je laisse un jour

Pencher sur neige

L’âme violette

Si trop battue

Je laisse un jour

Tourner le ciel

D’acier mortel

Si trop battue

Je laisse un jour

Des mains crispées

Griffer la glace

Si trop battue

Je laisse un jour

Un long corps bleu

Porté à deux

 

Ovida Delect, déportée à Neuengamme pour faits de Résistance. Composé, sans crayon ni papier, en janvier 1945, dans un des camps d’extermination nazis, après une marche de 5 kilomètres, pieds nus, dans la neige. J’avais alors dix-huit ans.

 

 

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L’EVASION

 

Pierres et toujours pierres

Le camp entier est pétrifié

En vain tu tentes de desceller ces pierres

Qui se sont refermées sur le monde

Jours de sueur et de sang

Nuits de pourriture étoilée

Même alors tu dors pas

Car les tourments chassent ton sommeil

L’aube de nouveau te chasse vers le travail

Un bruit d’enfer fracasse les tempes

Et une folle pensée alors insiste :

Peut-être les SS ne me rattraperont-ils pas !

Le vent se lève les oiseaux fuient

D’une maison c’est un appel vers la route vole

Et tu cours tu cours tu cours sans répit

…Bruits de bottes… cris… salve…

les rocs se déchiquètent et les cailloux résonnent

…puis le silence tombe sur la vie…

sur le chemin sanglant un homme gît

Il est libre… il n’appartient plus à personne.

 

Grzegorz Timofiejew – Gusen 1943

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SOIF

 

Lorsque nous quitterons ce dantesque décor,

Lorsque les horizons seront devenus bleus,

Ma soeur, il nous faudra nous souvenir encor

De nos rêves mort-nés dans le soir nébuleux.

Mais retrouveras-tu la maison familière

Et ce goût de bonheur qui mûrissait en toi

Ainsi qu’un fruit pulpeux tout gorgé de lumière

Et n’auras-tu pas soif et n’auras-tu pas froid

Comme dans les wagons plombés de la misère

Lorsque nous haletions au rythme des convois

Dans le petit matin putride et délétère

Où nous comptions nos morts tout en baissant

la voix ?

La soif, la grande soif des pays sans aurore,

De notre souvenir saurons-nous la chasser ?

J’ai peur d’une autre soif plus exigeante encore

Que nulle eau saurait à jamais étancher.

 

Violette Maurice – Ravensbrück

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Les dessins sont de: France Odoul, Violette Lecoq, Henri Gaillot, François Reisz, Jacques Barreau, Claude Torrès, F. Natanson tous déportés.