CHARLOTTE DELBO

Charlotte Delbo

Charlotte Delbo née le 10 août 1913 à Vigneux-sur-Seine et morte le 1er mars 1985 à Paris, est une femme de lettres française et une résistante qui a vécu la déportation.

 

Biographie

Aînée de quatre enfants, Charlotte Delbo est la fille d'un chef monteur-riveteur, issu d'un milieu modeste.

Elle adhère en 1932 aux Jeunesses communistes puis rencontre en 1934 le militant communiste Georges Dudach (agent partiellement formé à Moscou, il sera notamment chargé d'entretenir les liens avec Louis Aragon et Elsa Triolet, réfugiés en zone libre, à Nice, pendant la Seconde guerre mondiale), qu'elle épouse.

Ayant une formation de secrétaire, elle devient en 1937 l’assistante de Louis Jouvet au théâtre de l'Athénée. Elle part avec la troupe en Amérique latine en mai 1941 pour une tournée sous l'égide du gouvernement de Vichy. Mais quand elle apprend en septembre 1941 la mort sous la guillotine de Jacques Woog, un jeune architecte de leurs amis, elle décide de rejoindre son mari en France et entre dans la Résistance clandestine.

Ils font partie du « groupe Politzer », chargé de la publication des Lettres françaises dont Jacques Decour était rédacteur en chef. Georges Politzer, le philosophe communiste qui avait donné son nom à ce groupe, est fusillé en mai. Charlotte et son mari sont arrêtés le 2 mars 1942 par les Brigades spéciales. Il sera fusillé au fort du Mont-Valérien[3], le 23 mai 1942, à l'âge de 28 ans.

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D’abord incarcérée à la prison de la Santé, à Paris, puis transférée au fort de Romainville pendant un an, elle est passée par le camp de Compiègne pour être immédiatement déportée ensuite à Auschwitz, par le convoi du 24 janvier 1943 (à l'instar de celui du 6 juillet 1942), un convoi de 230 femmes dont elle racontera le destin, après la guerre. Elle est l’une des 49 femmes rescapées de ce convoi et portera, le reste de sa vie, le numéro 31661 tatoué sur le bras. Envoyée à Ravensbrück parmi un petit groupe de huit, le 7 janvier 1944. Libérée par la Croix-Rouge le 23 avril 1945, elle est rapatriée en France le 23 juin 1945 en passant par la Suède.

Après la guerre, elle travaille de nouveau avec Louis Jouvet de septembre 1945 à avril 1947, puis pour l’ONU puis, à partir de 1961, au CNRS, avec le philosophe Henri Lefebvre qui avait travaillé avec Georges Politzer avant guerre.

Elle écrit une œuvre faite de récits, de pièces de théâtre et de poèmes, essentiellement autour de la déportation. Ses livres figurent parmi les plus forts sur ce sujet, aux côtés des œuvres de Primo Levi, Robert Antelme, Elie Wiesel, Imre Kertész et Jorge Semprún[4].

orchestre d'auschwitz

 

Durant la Guerre d'Algérie, elle se situe clairement dans l'opposition à la guerre, la dénonciation de la torture et le soutien aux insoumis et « porteurs de valises » du réseau Jeanson. Elle publie une série de correspondances sur ce thème dans Les Belles lettres aux éditions de minuit (1961). « Alors qu'auparavant, écrit Charlotte Delbo, l'indignation explosait en manifestations et en actions collectives..., elle n'a plus aujourd'hui le moyen de s'exprimer... Il n'y a plus de vie politique... Privé d'autres moyens d'agir on écrit des lettres. »

Œuvres

Essais, enquêtes, souvenirs et poèmes
Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants


Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le coeur...
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants...
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses                                                   

vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles...
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillé de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire ,
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.

*

Je reviens...
d’au-delà de la connaissance
il faut maintenant désapprendre
je vois bien qu’autrement
je ne pourrais plus vivre.

*
Et puis
mieux vaut ne pas y croire
à ces histoires
de revenants
plus jamais vous ne dormirez
si jamais vous les croyez
ces spectres revenants
ces revenants
qui reviennent
sans pouvoir même
expliquer comment.


Charlotte Delbo
 
  • Les Belles Lettres, Les Éditions de Minuit, 1961, réédit. 2012. (ISBN 9782707304742)

  • Le Convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965, 1978, 1995.

  • Auschwitz et après, 3 tomes :

    auchwitz

    devant le four crématoire

    • Aucun de nous ne reviendra[8], Gonthier éd., 1965, Les Éditions de Minuit, 1970, 1979, 1995. Mise en scène au Théâtre de la bastille

    • Une connaissance inutile, Les Éditions de Minuit, 1970.

    • Mesure de nos jours, Les Éditions de Minuit, 1971, 1994.

  • Spectres, mes compagnons, Maurice Bridel, Lausanne, 1977 ; réédition, Berg international, Paris, 1995.

  • La Mémoire et les Jours Paris, Berg International, 1985, réed. 1995.

Théâtre
  • La Théorie et la Pratique, Anthropos, Paris, 1969.

  • La Sentence, pièce en trois actes, P.-J. Oswald, 1972.

  • Qui rapportera ces paroles ?, tragédie en trois actes, P.-J. Oswald, Paris, 1974. Réédition avec Une scène jouée dans la mémoire HB, Aigues-vives, 2001.

  • Maria Lusitania, pièce en trois actes, et le coup d'État, pièce en cinq actes, P.-J. Oswald, Paris, 1975.

  • La Ligne de démarcation et La Capitulation, P.-J. Oswald, Paris, 1977.

  • Les Hommes, Pièce publiée dans la revue Théodore Balmoral n° 68 en juin 2012.

  • Ceux qui avaient choisi, pièce en deux actes, Les provinciales, Saint-Victor, 2011.

Textes parus en revue
  • À une Judith, Théodore Balmoral, n° 22/23 (Automne-Hiver 1995).

  • Une scène jouée dans la mémoire, Théodore Balmoral, n° 22/23 (Automne-Hiver 1995).

  • Les Hommes, Théodore Balmoral, n° 68 (Je suis dans un café, Printemps-Été 2012) précédé d'une présentation de Magali Chiapp